Le temps est décisif.
Pour certains, le temps est si critique que les conditions sont difficiles à appréhender pour nous, ici en Occident libre, pas encore touché par la guerre. Il y a quelques semaines, nous avons reçu une nouvelle délégation ukrainienne de haut niveau en visite en Suède et à la FMV. Les réunions portaient sur les possibilités de livrer du matériel à l'Ukraine, de mener des appels d'offres communs et de poursuivre le soutien à la mise en place de l'agence ukrainienne d'acquisition de défense, la Defence Procurement Agency (DPA). Le tout dans le cadre de l'accord de coopération signé par la FMV avec l'Ukraine lors du sommet de l'OTAN à Vilnius (Lituanie) à l'été 2023.
Lorsqu'un représentant de l'industrie participant à l'une des réunions a commencé à évoquer des livraisons de matériel pour 2027-2028, l'un des délégués ukrainiens a réagi rapidement et répliqué :
« Des livraisons en 2027, c'est trop tard. J'ai besoin du matériel maintenant. Je ne sais même pas si mon pays existera encore dans trois ans. »
Ses mots se sont gravés en moi. Une déclaration empreinte de gravité, peut-être radicale, mais en même temps parfaitement maîtrisée et vraie. Même si je défends depuis longtemps l'importance du facteur temps dans le nouveau contexte de l'approvisionnement en matériels, cela a constitué un exemple concret et très éloquent du caractère absolument déterminant de ce facteur.
Le contexte stratégique de l'approvisionnement en matériels militaires est en effet entièrement nouveau. La situation internationale est alarmante. Tous les indicateurs pointent dans la mauvaise direction.
Avec une guerre qui fait rage dans notre voisinage immédiat, des conflits qui s'intensifient au Moyen-Orient et risquent de disperser notre attention en Occident, et un soutien politique international chancelant envers l'Ukraine, nous devons reconnaître que nous ne pouvons plus agir comme par le passé.
Nous devons livrer davantage et plus rapidement. Pour éviter la guerre, nous devons nous préparer à la guerre.
Après de nombreuses années de dotations budgétaires modestes, le Parlement et le gouvernement suédois allouent désormais des fonds dans des proportions telles que la courbe des crédits d'acquisition pourrait bientôt être qualifiée d'exponentielle. Enfin, disent mes collègues et moi-même.
Notre défi consiste maintenant à gérer l'augmentation des dotations budgétaires, le développement technologique rapide, l'adhésion de la Suède à l'OTAN, le soutien à l'Ukraine, la montée en puissance des Forces armées suédoises (Försvarsmakten) ainsi que la sécurité d'approvisionnement et la disponibilité du matériel livré.
Dans tout cela, nous devons constamment placer l'efficacité opérationnelle au centre de nos préoccupations. Nous devons toujours penser au soldat et au marin, qui méritent le meilleur matériel que nous puissions collectivement produire pour survivre et l'emporter sur le champ de bataille de demain.
Jusqu'à présent, la FMV a réussi à répondre aux nouvelles conditions et exigences. Au cours des deux dernières années, 2022 et 2023, nous avons passé des commandes totalisant près de 90 milliards de couronnes suédoises auprès de l'industrie. En 2023, nous avons enregistré une croissance nette de plus de 300 collaborateurs. La FMV se porte bien. Nous accomplissons notre mission !
Cependant, passer des commandes est une chose, mais le matériel doit également être produit et livré. L'industrie de défense occidentale monte en puissance, mais cela ne suffit pas. Par rapport à la Russie, qui a reconverti l'ensemble de son économie et de sa production à une logique de guerre, notre production en temps de paix, même accélérée, risque de paraître insuffisante.
Alors même que les nations font la queue pour acquérir des matériels de défense, l'industrie occidentale hésite. Le risque de monter en puissance « trop fortement » est de se retrouver avec des installations coûteuses ne générant pas un retour sur investissement suffisant une fois la guerre terminée et une nouvelle paix instaurée, avec un probable désintérêt occidental pour les matériels de défense.
Ici, tous doivent oser prendre des risques. Le Parlement et le gouvernement peuvent contribuer en offrant des conditions de planification à long terme permettant une certaine flexibilité, les agences d'acquisition doivent adopter une posture proactive et passer des commandes, et l'industrie doit oser investir. Dans certains cas, des investissements publics devront même être envisagés. La capacité de production de l'industrie de défense est actuellement si vitale que toutes les méthodes disponibles doivent être prises en considération.
Une condition absolument fondamentale pour réussir l'approvisionnement en matériels est toutefois un changement de mentalité. Tous les acteurs du processus d'approvisionnement en matériels doivent reconnaître que nous nous trouvons dans une situation nouvelle, qui impose des exigences radicalement différentes.
Les délais doivent être raccourcis. Les initiatives doivent être autorisées et encouragées. Des forums de dialogue entre acteurs civils et militaires doivent être créés, afin que ceux qui mènent le développement technologique contribuent à résoudre les défis liés aux matériels de défense. Les coopérations internationales visant l'interopérabilité et l'interchangeabilité doivent être renforcées, afin d'accroître notre efficacité opérationnelle commune. Les exigences nationales spécifiques imposées aux matériels doivent être supprimées ou fortement limitées.

